La foi dans les affaires
Par Faisal Kutty – POUR LES 500 000 MUSULMANS DU Canada, les activités bancaires et les placements peuvent poser un dilemme moral. En vertu de la loi coranique, il est défendu de prélever un intérêt ou d’investir dans des entreprises qui exploitent l’alcool, les jeux d’argent, la pornographie et d’autres produits et services frappés d’interdit.
Pour répondre aux besoins de cette communauté, et d’un nombre croissant d’investisseurs qui, pour des raisons d’éthique, préféreraient faire affaire avec des institutions qui observent les règles de l’islam, des experts en finance et des érudits islamiques se sont rencontrés à Toronto en mai pour le premier colloque bancaire islamique au Canada.
«Les possibilités de développement du commerce bancaire et financier islamique au Canada sont considérables » a dit Donald Blenkarn, président du colloque, ancien président du Comité des finances de la Chambre des communes et ex-président du Comité spécial sur les banques et le système bancaire. Il a affirmé aux participants – notamment des représentants du gouvernement, de la Société pour l’expansion des exportations, de Bombardier et de la Gulfstream Resources Canada Ltd. – que des institutions financières islamiques locales offrant une autre option bancaire et augmentant la concurrence seraient bénéfiques pour les Canadiens.
Le colloque, parrainé par la Islamic Society of North America, par Zafar & Associates, conseillers en gestion spécialisés en affaires bancaires islamiques et en analyse de risque politique, et par l’American Journal of Islamic Finance, a porté sur la façon d’établir une banque islamique au Canada et de mettre sur pied un système financier sans intérêts fondé sur des baux, des fonds communs de placement, des entreprises en coparticipation et d’autres mécanismes.
Il existe des banques islamiques dans plus de 50 pays, dont certaines ont leur siège social à Genève, ont des portefeuilles de plus de 80 milliards de dollars qui augmentent à un rythme de 15 % par année. Certaines banques britanniques ont établi des divisions islamiques : la British Bank Kleinwort Benson a maintenant un institut en recherche bancaire islamique pour la conception de nouveaux instruments financiers.
Les efforts déployés pour établir une banque islamique au Canada n’ont pas connu de succès en raison de la rigidité de la réglementation touchant les banques et les valeurs mobilières.
Par exemple, les principaux obstacles découlent de la Loi sur les banques qui exige que la banque dépose auprès de la Banque du Canada, à titre de réserve primaire, une partie de l’argent qui lui est confié; ce dépôt, bien sûr, porte intérêts. La Loi impose aussi des limites quant aux genres d’activités et de placements auxquels une banque peut participer, et exige que les déposants aient la possibilité d’ouvrir des comptes d’épargne, sur lesquels s’accumulent nécessairement des intérêts.
Un groupe du TARIC Islamic Centre espère contourner ces obstacles en établissant une coopérative de crédit qui ne serait pas obligée de respecter ces règles strictes. En Ontario, le gouvernement sortant encourageait les collectivités à établir leurs coopératives de crédit.
Malgré ces difficultés, deux fondscommuns de placement, des coopératives d’habitation et d’autres instruments de placement conformes aux préceptes de l’islam ont été établis depuis que la finance islamique a commencé à gagner du terrain en Amérique du Nord au début des années 80.
Bien qu’il soit interdit aux investisseurs musulmans de recevoir un remboursement garanti (intérêt), ils peuvent investir dans des entreprises en coparticipation (qui comportent un risque commercial) et dans des baux sans intérêt. Les instruments financiers islamiques com prennent notamment le Morabaha (financement avec majoration), le Ijara (crédit-bail), le Ijara Wa Iqtina (financement de bail avec option d’achat), le Modaraba (financement en fiducie) et le Musharaka (participation au capital-actions).
Pervez Nasim, CMA, a été l’un des fondateurs de la Islamic Co-operative Housing Corporation à Toronto, en 1980, en conformité avec la loi coranique. Cette coopérative utilise un système de crédit-bail par opposition aux hypothèques traditionnelles et a un capital émis de 22 millions de dollars.
M. Nasim a depuis aidé à établir les organisations Ansarco Inc. et Al-Amin Association qui offrent, respectivement, du capital de risque et une manière islamique d’investir les fonds des REER.
Nick Angell, associé du cabinet d’avocats Afridi, Angell & Baker de New York, qui conseille plusieurs investisseurs islamiques, estime que les systèmes conventionnel et islamique devraient se compléter et que la coopération est souhaitable.
Les musulmans américains et canadiens sont d’accord. Même sans l’établissement d’une banque en Amérique du Nord, la finance islamique est en expansion sur ce continent. Nicolas Kaiser est président d’une société de Bellingham (Washington) qui gère les 20 millions de dollars de la Amana Mutual Funds conformément aux préceptes de l’Islam. Il affirme ceci : « Je ne dirais pas que ce secteur constitue un élément majeur de la finance américaine, mais il est certainement en croissance.»
Note: CA MAGAZINE, SEPTEMBRE 1995, pg 5.
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